Madame, Monsieur,
Depuis plusieurs mois, une même question revient avec insistance. Les marchés ne surestiment-ils pas l’IA ? Les valorisations ne sont-elles pas devenues excessives ? Le parallèle avec la bulle internet n'est-il pas inévitable ?
La question est légitime. Mais elle me semble révélatrice d'un travers récurrent des marchés. Dès qu'une transformation majeure se dessine à l'horizon, l'attention se porte moins sur le monde qu'elle est susceptible de créer que sur le moment où elle pourrait décevoir.
Au cours de ma vie d'investisseur, j'ai vu ce phénomène se répéter à de nombreuses reprises. Avec internet. Avec l'essor des marchés émergents. Avec l'ouverture progressive de la Chine au reste du monde. Chaque fois, les sceptiques ont fini par avoir raison sur un point : les excès apparaissent toujours. Mais les plus grandes erreurs d'investissement n'ont généralement pas consisté à croire à ces transformations. Elles ont consisté à quitter le navire avant même qu'il n'ait quitté le port.
En janvier 2024, alors que l’IA n'occupait pas encore la place qu'elle tient aujourd'hui dans les débats financiers, j'évoquais déjà l'importance qu'elle était appelée à prendre. Deux ans et demi plus tard, beaucoup semblent davantage préoccupés par la hauteur de la vague que par la force de la marée qui la porte.
Certes la vague est déjà haute. On estime que l’Intelligence Augmentée représente dès à présent 37% des dépenses d‘investissement aux Etats-Unis et 17% en Europe. Inévitablement, des excès de capacité en matière de traitement de données apparaîtront. Ils accélèreront la baisse du prix de l’IA et ainsi son accessibilité ce dont nous nous devons de nous réjouir. Cependant, si sa diffusion à l’ensemble de l’économie augmentera notre productivité et notre créativité, elle provoquera des bouleversements majeurs qui fragiliseront bien des situations acquises. Ainsi, les gros acheteurs de capacités de traitement de données, forteresses semblant aujourd’hui imprenables telles que Microsoft, seront-ils en mesure de répercuter le coût de leurs investissements ? Comment les sociétés établies de software arriveront-elles à faire face à l’étonnante capacité de codage d'outils agentiques tels que Claude ? Enfin comment apprécier les formidables besoins de l’IA en matière de mémoire digitale et d’énergie électrique ? Toute disruption majeure suscite une large redistribution des cartes avec gagnants et perdants. A nous, d’être à la hauteur !
Quid des marchés ? L’apaisement des tensions au Moyen-Orient que nous anticipions dans ma dernière lettre a bien eu lieu et occasionné une détente significative des prix de l’énergie et des tensions inflationnistes tant redoutées. Cette accalmie relance le pouvoir d’achat disponible mais également devrait apaiser les velléités des hausses de taux des principales banques centrales. Insuffisamment analysé par les medias, le retournement en cours dans le conflit ukrainien aux dépens de la Russie, laisse augurer un cessez-le-feu pas si éloigné qui susciterait une amélioration significative des perspectives européennes. Nous continuerons en revanche à être préoccupés par la lente dérive de l’économie chinoise, corsetée par le refus de Pékin de stimuler la demande intérieure car elle ne saurait aller de fait sans une libéralisation politique significative.
Les incertitudes n'ont évidemment pas disparu. Elles ne disparaissent jamais. Mais à l'heure où beaucoup guettent déjà les points de retournement, il me semble plus utile d'observer les dynamiques qui demeurent à l'œuvre.
Vous souhaitant un été serein et prospère, je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'expression de ma considération choisie.