
L’intervention de Donald Trump au Venezuela est sans doute l’acte le plus significatif de son second mandat à ce stade. Contrairement à ses décisions économiques à l’emporte-pièce, comme le fameux « Liberation Day », aucun garde-fou institutionnel, à l’image d’un Bessent, ne semble canaliser les instincts du Président américain en matière de politique étrangère. La réaction immédiate des marchés devrait être contenue à court-terme, mais ne nous y trompons pas : ce coup de force, qui banalise les interventions armées des grandes puissances, clôt en point d’orgue l’ère de la Pax Americana. Un monde soumis à la loi du plus fort devra se refléter dans des primes de risque géopolitique plus élevées, à commencer par les matières premières stratégiques (énergie, métaux critiques) et quasi-monnaies non-fiduciaires (métaux précieux).
Les objectifs
Officiellement, Donald Trump justifie sa volonté de transformer le Venezuela en protectorat américain, avec un régime fantoche à sa tête, par des accusations liées au narcotrafic. Son objectif affiché, sans toutefois de calendrier précis, est de garantir une transition politique « sûre, appropriée et ordonnée ».
En pratique, cette justification sert de paravent à des objectifs autrement plus profonds.
D’abord, la politique intérieure. Il s’agit de renforcer le narratif sécuritaire à l’approche des élections de mi-mandat, de mobiliser un électorat latino de plus en plus acquis aux démocrates, et de faciliter les expulsions de migrants vénézuéliens en situation irrégulière.
Ensuite, la dimension énergétique. Si les bénéfices à court terme restent limités, les majors pétrolières se réjouiront de prendre le contrôle de nouveaux champs et d’accroître leurs réserves établies. Mais restaurer la production aux niveaux d’avant l’ère Chávez nécessitera plusieurs années et des dizaines de milliards de dollars d’investissement, sous réserve d’un environnement sécuritaire stable.
À plus long terme, le calcul stratégique est clair : établir une domination durable des États-Unis sur le marché pétrolier mondial. À mesure que les rendements du pétrole de schiste américain déclinent, le contrôle des immenses réserves vénézuéliennes replacerait Washington au centre du marché mondial du pétrole transporté par voie maritime. Un Venezuela sous tutelle américaine pourrait quitter l’OPEP et inonder les marchés, faisant chuter les prix de l’énergie. Trump se doterait ainsi d’un levier considérable sur l’économie chinoise, toujours fortement dépendante des importations maritimes de pétrole.
Enfin, et peut-être le plus important, cette opération s’inscrit dans le grand dessein géopolitique de Donald Trump. Son exécution sans accroc renforce la crédibilité de sa diplomatie de la canonnière, destinée à faire respecter sa doctrine « Donroe ». L’intervention affaiblit également de manière significative l’« Axe autoritaire » (Chine–Russie–Iran), désormais sommé de renoncer à ses actifs et à ses ambitions dans l’hémisphère occidental.
Les risques
En l’absence de calendrier clair pour la transition du pouvoir, et dans un pays où le sentiment anti-impérialiste est profondément enraciné, un régime extractif dirigé par des intérêts étrangers constitue un terreau fertile pour la résistance politique. Le principal risque pour Trump est que le nouveau pouvoir ne contrôle qu’une fraction du territoire.
L’économie vénézuélienne est déjà exsangue : inflation supérieure à 100 % par an, dépendance aux importations pour 60 % de sa consommation alimentaire. Une détérioration supplémentaire liée à l’embargo pétrolier pourrait aggraver la détresse sociale, alimenter des soulèvements violents et enclencher une spirale auto-entretenue de chaos économique et de violence politique.
Le redressement du secteur pétrolier exigera des investissements de l’ordre de 10 milliards de dollars par an pendant plusieurs années, à condition que la sécurité puisse être assurée. Il n’y aura pas de manne de pétrodollars pour financer l’assainissement économique et la sortie d’un régime d’hyperinflation à trois chiffres. Trump a d’ailleurs clairement indiqué que le contribuable américain ne fournirait aucun préfinancement pour relancer l’économie.
Faute de réponse crédible à ces défis, le Venezuela pourrait se transformer en bourbier comparable à l’Irak pour l’armée américaine, avec un coût politique élevé pour Donald Trump.
La montée des tensions géopolitiques mondiales comporte également des risques systémiques.
La réaction immédiate de la Chine a clarifié sa position. Le risque est un durcissement de la posture de Xi Jinping à l’approche de la visite d’État de Trump en avril. Pékin n’a jamais hésité à démontrer sa puissance politique lorsqu’il est mis au défi. Les tensions commerciales pourraient se raviver, même si les États-Unis disposent désormais d’un nouvel atout.
Les négociations de paix en Ukraine semblent également reléguées au second plan. Trump reconnaît ne plus être « enthousiaste » à l’égard de Vladimir Poutine, suggérant qu’il a déjà intégré l’échec du dernier tour de négociations dans sa doctrine de politique étrangère.
Réaction des marchés
À la marge, les événements du week-end sont baissiers pour le pétrole, et donc favorables à la croissance mondiale et à l’appétit pour le risque. Mais les marchés ont raison d’y voir un impact limité à court terme, la remontée de la production vénézuélienne devant prendre des années.
Fondamentalement, l’initiative de Trump vient d’enfoncer le dernier clou dans le cercueil de l’ordre mondial fondé sur le droit international, hérité de l’après-1945. Les alliés poursuivront leur réarmement à marche forcée. Et alors que « l’Axe autoritaire » est sous pression, une forme de riposte ne peut être exclue.
Dans ce contexte, la prime géopolitique devrait continuer de s’accroître, tant sur les matières premières stratégiques (pétrole, métaux critiques) que sur les quasi-monnaies non fiduciaires (métaux précieux).